J’arrive au 20 rue Dedieu à Villeurbanne : Atelier Dedieu, restauration de meubles anciens. Je sonne à l’interphone, la vitrine n’existe plus, vendue depuis quelques années, il faut se donner la peine d’aller plus loin, au fond de la cour.
Une éternité que je n’ai remis les pieds dans le quartier. Autant certains quartiers de Lyon sont méconnaissables, autant arrivée à Villeurbanne mes repères m’attendent, le temps n’a pas eu d’impact sur mes souvenirs. Patrick m’accueille avec le même sourire, inchangé lui aussi avec les années. Nous nous connaissons depuis 29 ans, au temps où il était guitariste d’un groupe dans lequel mon boyfriend officiait également. 29 ans et puis la vie entre, qui nous sépare et nous laisse sans nouvelles.

Depuis 22 ans, Patrick a son atelier ici, au 20 rue Dedieu à Villeurbanne et je ne lui avais jamais rendu visite. Pour moi, Patrick reste le guitariste que j’ai connu, l’ado déjà doué, d’une extrême gentillesse et timidité. Je retrouve un homme mûr et beaucoup plus sûr de lui qui m’ouvre son univers avec sa bienveillance et sa générosité naturelles. On traverse une petite cour où un abricotier heureux donne son premier fruit à côté d’un chêne en pot et d’un jasmin odorant. Je m’attendais finalement un peu à ce qui me faisait face à présent : un atelier à son image, débordant de toute part de ce qui en fait son essence profonde. Je suis surprise néanmoins de ne pas retrouver des odeurs de bois mais je suis chez un restaurateur de meubles anciens, me rappelle t-il, et non chez un ébéniste.

25 ans que Patrick fait ce métier. Il a d’abord envisagé une formation de luthier et a fabriqué sa première guitare de ses mains qui dort encore quelque part pas loin de nous. Mais le luthier chez qui Patrick devait effectuer son apprentissage décède soudainement et il doit rapidement trouver un autre chemin. Le père de son meilleur ami, restaurateur lui-même, l’encourage alors à passer son CAP de menuisier ébéniste. Diplôme en poche, son premier rêve est de devenir célèbre et de vivre de sa passion, la guitare, comme tout ado qui se respecte, ce qu’il fera un temps. Puis, un jour, Patrick apporte à réparer sa guitare sur le plateau de la Croix Rousse, chez un restaurateur et créateur de meubles qu’on lui a conseillé. Cet homme deviendra son formateur et lui enseignera le métier, lui forgera le goût de la restauration, la précision, la minutie, l’envie de redonner vie à des meubles anciens, usés.

La transmission d’un métier, de ses connaissances, cela a un véritable sens pour Patrick qui repense à ce luthier décédé avant d’avoir pu transmettre son savoir. Je croise d’ailleurs son plus jeune fils dans l’atelier qui a suivi ses traces et vient de passer son CAP. Patrick accueille aussi des apprentis, des stagiaires auxquels il aime enseigner. Il a ce goût pour former les jeunes et certainement la patience et ce don pédagogique.

« Il y a des trucs qui ne s’apprennent pas à l’école, ce métier est fait d’un savoir faire qu’on ne trouve pas dans les manuels. Certaines pratiques sont le fruit de mon expérience, des astuces en quelque sorte, c’est cela que chaque artisan a le devoir de transmettre.»

J’apprends, qu’outre le CAP et le Bac professionnel en 2 ans, il existe aussi un DMA (Diplôme des métiers d’arts) plus orienté vers la création (+ 2 ans après le Bac pro). Dans ce métier il faut évidemment savoir reconnaître le bois mais aussi être capable de resituer le meuble dans son époque, identifier son style pour pouvoir le restituer au plus près de la réalité, conserver non seulement son identité mais la façon dont il a été fabriqué et respecter autant que possible les matériaux et les techniques utilisés pour les réparations.

Patrick me désigne un vieux tabouret que je regarde, hésitante, avant de ne plus le quitter. Lui continue son travail, imperturbable, et répond consciencieusement à mes questions.

« C’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe » est-ce aussi valable pour les outils ? J’en vois là qui ont l’air assez anciens ? As-tu un outil fétiche ? »

Patrick me montre alors son marteau, il n’a l’air de rien mais il ne s’en séparerait pas ; une histoire de qualité de l’acier, de prise en main, d’équilibre entre les deux j’imagine ! Je suis plus impressionnée par le Guillaume, le gros maillet, le rabot ou le ciseau, des outils qui portent le nom de leur propriétaire d’origine, j’aime cette histoire là, ce passé qu’on peut toucher du doigt. Ce pot de colle, là, sur la plaque chauffante, fait d’os et de nerfs. Ces cartons sur les étagères où sont notés toutes les essences de bois, comme des parfums, des promesses.

La majorité des commandes est passée par des antiquaires, soit 80 % du travail. Les particuliers se font rares, souvent des personnes d’un certain âge, soucieuses de transmettre un patrimoine intact. Patrick préfère cet aspect de la restauration, retrouver l’authenticité des meubles, plus ils sont anciens plus il est heureux de retrouver une qualité de travail inégalée. Aller à la rencontre d’une époque, comme ce meuble anglais, là, sur son site, dont il a eu la charge de A à Z jusqu’à sa livraison chez le client après une très importante remise en état.

Patrick a également créé des meubles contemporains. Fasciné par Soulages dans sa jeunesse, il a voulu reproduire le célèbre « outrenoir » du maître : pouvoir par la matière et la couleur noire attirer et refléter la lumière.
Un aperçu de ses créations
Il a la chance de pouvoir encore choisir, refuse ce qui ne lui correspond pas et continue de réparer ses guitares…

Aujourd’hui, il redonne une seconde jeunesse à un secrétaire semainier en bois de rose de style Louis XV et d’époque Napoléon III, il le peaufine, le pare de bronzes remis à neuf … Tout un art, une tradition, qui va se perpétuer, ici, dans cet atelier, au 20 rue Dedieu.

Retrouvez  quelques réalisations de Patrick sur son site :
Atelier Dedieu

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et le secrétaire semainier Napoléon III en bois de rose terminé sur sa page Facebook

 

Plus de photos : ICI

One thought on “Patrick Berberian, restaurateur de meubles anciens

  1. Sara Me dit :

    Quelle belle plume !
    Un magnifique début.
    Une description très personnelle, remplie d’émotions et de souvenirs. C’est un plaisir de vous lire, Sophie. Merci pour ces mots et ces images.
    Bonne continuation !

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