Mohamed Biskri, libraire indépendant

© Librairie-Boutique des Marais, 132 rue de la République 69400 Villefranche-sur-Saône.

Libraire indépendant : un oxymore ?
Une baisse de -5,4 % de leur chiffre d’affaires entre 2003 et 2010 selon un article paru dans Télérama en 2011 qui alertait déjà sur le devenir de la profession.
32,7 % en moyenne de marge brute sur un livre, réduite à un bénéfice net de 1,5 % après soustraction des charges selon le décompte du Syndicat de la Librairie Française. Le tout avec un livre qui reste onéreux : environ 15 euros.
A l’ère des sites en lignes, des nouvelles technologies, quelle place reste t-il donc aux librairies indépendantes ? Le monstre Amazon et autres géants du commerce vont-ils réussir à tuer ce métier ? Les liseuses, e-book et autres e-commerce parviendront-ils à détrôner le sacro saint livre papier ?
Autant de questions qui pressèrent mes pas dans une de mes librairies favorites à la recherche de quelques réponses.
Je poussais donc la porte de la librairie-boutique des Marais à Villefranche sur Saône. Je n’avais aucune idée de l’accueil que me réserverait son gérant, Mohamed Biskri.

J’avais eu l’occasion d’échanger furtivement avec lui comme cliente et pu déjà estimer son profil érudit et passionné, mais aurait-il le désir ou simplement le temps de me parler de son métier avec des semaines bien loin des 35 heures ?
Installé en 2010 sur Villefranche sur Saône, ville qui l’a vu grandir, Mohamed a déménagé sa librairie depuis 1 an place des Arts, en centre ville, face au Théâtre, au conservatoire de musique et non loin du fabuleux cinéma Les 400 coups. Cet emplacement de choix lui a permis d’accroitre de 30 à 50% son chiffre d’affaires selon les mois, d’augmenter et d’affiner son stock et d’embaucher Béryl, la stagiaire qui travaillait avec lui. Il peut donc enfin se libérer un peu de temps et me recevoir dans « le petit salon » qu’il a ouvert à l’arrière de la librairie. Il me propose, thé, café et pâtisserie dans ce lieu calme ou chauffeuses et tables sont à la disposition de la clientèle. Mohamed a su créer une ambiance chaleureuse et conviviale où il fait bon se poser, ici, ou sur le sofa qui trône au centre de sa boutique. Une volonté d’offrir un espace privilégié et hors du temps, où le visiteur a le loisir de flâner entre les rayons et se détendre avec un livre.


Il organise des animations culturelles : un « livre arbitre », un « troc-lecture », des rencontres-signatures avec des auteurs. Ce lieu est aussi réservé pour les enfants et les fameux « Mary’s Cuptales » ou « le livre à toi » animé par Béryl. Un prochain atelier d’écriture ou des bibliocoaching sont également au programme. Mohamed aime ce contact humain, ces échanges,
ce partage. Cette dimension humaine se retrouve jusqu’aux cartes de fidélité qu’il aime à gérer à la main, recherchant le nom de chaque client dans sa boite à fiches…

Béryl assurera donc la permanence durant notre entretien, comme elle le fait régulièrement maintenant les lundis après-midi et jeudis avec compétence et sourire. L’accueil, le service, l’expertise, le conseil et la qualité. La différence entre un « petit commerce » et les « autres »:
les gros, les écrasants, les oppresseurs. Il m’apprendra d’où vient le nom concept « librairie-boutique » comme « hôtel-boutique », ces lieux indépendants qui s’opposent aux chaines par une charte qualitative. Les clients se voient offrir des prestations de qualité à dimension humaine avec un concept, une personnalité et un style qui leur sont propres.


Il faut résister et s’indigner dans ce métier. Mohamed a cette notion, je crois, fortement ancrée.
A la Stéphane Hessel je veux dire.
D’une famille modeste, ses 9 frères et sœurs ont grandi avec l’exemple de parents travailleurs, ayant su leur transmettre le goût des études. Quatre d’entre eux deviendront fonctionnaires
et trois professeurs.
Mohamed, lui, enseignera la philosophie et la littérature en France, puis complètera ses études pour enseigner le français à l’étranger. Il partira ainsi travailler en Bolivie, puis aux Maldives.
Fort de cette expérience de 2 ans, il effectuera un tour du monde.
« Pendant mes 2 ans d’expatriation en tant que professeur à l’étranger et pendant mon tour du monde, j’ai vécu des manques et des désirs de lecture que je ne connaissais pas. »
Le voyage fait partie de lui, il s’en nourrit et reviendra en France, avec déjà l’idée de repartir. Mais la vie est souvent surprenante. Elle le fera changer d’avis et comme une évidence, lui insufflera l’envie de se poser ici, dans cette ville où se trouvent ses racines. Pour s’y installer et nous enrichir de son parcours et de sa vision du monde. Son expérience lui aura appris la chance que nous avons, nous, en France, d’avoir toute cette culture à portée de main, ce foisonnement. Les livres ne sont-ils pas l’expression de notre richesse culturelle ?
« Quand on voyage à l’étranger, on n’a pas les mêmes repères ni les mêmes accès à la culture qu’en France. Je m’étais contraint à me cacher le moins possible derrière la lecture pour privilégier le rapport au monde et les relations humaines, pour être disponible et aller vers l’autre. Sauf que parfois je craquais et me ruais sur le Lonely Planet avec lequel je voyage toujours.»
En 2012, 54% des français ont acheté au moins un livre (hors manuels scolaires et encyclopédie).
2200 librairies ont été recensées en France dont 240 à Lyon, soit environ 10%.
Outre le conseil, la qualité, il faut aussi être compétitif sur les délais. Si on ne peut fournir un client très rapidement il ira commander son livre sur internet.
Mohamed le sait et s’adapte, lutte. Réactif, il s’astreint à répondre rapidement aux commandes passées par mail ou en direct, par les particuliers ou les collectivités. Il a su aussi restructurer son site internet pour qu’il soit plus convivial, en écho à sa librairie.

LIBRAIRIE-BOUTIQUE DES MARAIS
132 rue de la République 69400 Villefranche-sur-Saône

Deux fois par semaine il va s’approvisionner directement auprès de 2 pôles de grands groupes de la distribution installés en périphérie de Lyon : Interforum (10/18, Pocket etc) et le leader français Hachette (Grasset, Larousse, Albin Michel, Livre de poche etc). Il me proposera de le suivre dans ce monde des géants de la distribution. Ce sera un autre rendez-vous où je me rendrai avec grand plaisir, curieuse d’explorer les entrailles du métier. Je découvre donc l’envers du décor, des chaines et des kilomètres de livres emballés par palettes, produit de consommation comme un autre.
Je comprends alors un autre rôle de la boutique, du libraire. Passeur et transformateur de l’objet, du produit, auquel il doit rendre la part de rêve qu’il avait perdu dans cette chaine. Comme la restituer de l’auteur au présentoir. Avant ce n’est qu’une marchandise qu’il faut traiter et acheminer. Il faut ajouter toute la manutention qui va avec. Un autre métier, bien moins glamour, que d’aller acheter ses livres avec son caddie parmi d’immenses allées sans âme sous une lumière blafarde.
Je ne me rendais pas compte qu’il fallait aussi de sacrés bras en plus d’une tête bien faite…

INTERFORUM

HACHETTE

Mohamed travaille à 80% avec des particuliers et le reste avec des collectivités.
Il choisit avec soin les ouvrages qu’il souhaite présenter et les met en scène.
« Un libraire est aussi un créateur d’assortiments».
Des livres qui lui ressemblent, chacun affirmant son propre style. Mohamed me confie une sensibilité pour les éditions Acte Sud mais il avoue être obligé parfois d’accepter certains titres qu’il aurait aimé éviter. Le client est roi, il faut parfois s’adapter sans pour autant vendre son âme au diable et continuer à défendre ses choix et idéaux, du livre à la carte postale. « Je ne veux pas définir mon stock par rapport à un déterminisme clientèle. Je me suis battu avec les fournisseurs pour avoir le respect et la liberté de choisir par moi même les livres et de me laisser imposer le moins de chose possible.»
Mohamed est libre, indépendant, mais toujours à l’écoute et au service du public face à une réalité économique difficile. « La priorité c’est la lecture, au final, tout est bon pour faire lire » concèdera t-il. Il admet avoir changé, évolué, face à sa vision plus catégorique des débuts.
Un libraire n’est pas là pour juger ni pour convaincre, mais plutôt pour ouvrir un espace de dialogue et de confiance avec le lecteur. Il propose un regard et une culture qui se veut diversifiée mais qui lui correspond.
Son intégrité est la même, et c’est une qualité qui rend les gens précieux. Mohamed est de cette trempe là. Je suis d’autant plus fière désormais d’acheter mes livres chez lui, de participer à cet effort vers un autre réflexe d’achat, plus responsable, citoyen, et au final je suis gagnante à bien des niveaux !
Il fait partie de l’association Libraires en Rhône-Alpes, une référence régionale pour soutenir ce métier où j’ai puisé nombre d’informations passionnantes.
Mohamed est aussi membre de l’association « Les décalés » qui vise à mettre en valeur les compétences d’indépendants, qui, comme lui, ont pris des chemins de traverse en pays beaujolais et ont créé un réseau de communication.

Je lui souhaite d’être bientôt titulaire de ce beau label LIR (Librairie Indépendante de Référence) qui gage de la qualité selon des critères auxquels il pourra certainement répondre prochainement.

 

Toujours défendus par la Loi Lang de 1981 (prix unique du livre), une nouvelle loi quant à elle adoptée en juin dernier protège désormais les libraires. La livraison à domicile coûte dorénavant plus cher que l’achat ou le retrait en librairie.

« Acheter en librairie, c’est défendre la culture, la vie locale et les emplois dans sa ville, lutter contre l’évasion fiscale, tout en payant ses livres moins cher ! »
Syndicat de la Librairie Française.

« Un « bon libraire » est avant tout un grand lecteur, qui se doit d’être cultivé, curieux, ouvert…il doit connaître les fonds éditoriaux et être à l’affût des nouveautés. D’un point de vue plus pratique, il faut aussi être un bon gestionnaire, posséder un vrai sens commerçant et des qualités relationnelles fortes, le tout assorti d’une bonne condition physique. »
Le métier de libraire, Tome I – La gestion des stocks . Tome 2 – La production de l’assortiment, Michel Ollendorf, Ed. Le cercle de la Librairie, 2008.

Son site :
http://librairie-boutiquedesmarais.com

Sa page Facebook :
https://www.facebook.com/librairieboutiquedesmarais?fref=ts

Association Les décalés :
http://assolesdecales.fr/association-les-decales/

Libraires en Rhône-Alpes:
http://www.libraires-rhonealpes.fr

« Devenir libraire »
http://www.libraires-rhonealpes.fr/images/stories/telechargements/devenir%20libraire%201.pdf

Sans-titre-2

3 thoughts on “Mohamed Biskri, libraire indépendant

  1. Dominique Reverdiau dit :

    Je me suis retrouvée dans cet article : il dit tout ce que Mohamed m’inspire, sa personnalité, son savoir, son accueil et celui de Béryl si chaleureux, enfin tout ce qui fait que je vais à sa librairie comme j’irai retrouver un ou une amie ! C’est un vrai plaisir que je souhaite faire partager autour de moi. Longue vie à sa Librairie-Boutique !

  2. delaigue dit :

    excellent article-reportage, qui nous fait mieux appréhender ce métier de libraire,dans ses aspects pratiques aussi,et partager toute l’estime qu’on peut avoir pour la personne et le professionnel Mohamed Biskri : il est devenu rapidement une chance pour Villefranche ! Merci à vous, longue et belle route à lui : on sait déjà qu’il en fera le meilleur .

  3. Dumont Anny dit :

    Ravie de lire ce reportage élogieux, mais juste et mérité, fidèle à l’image de cette librairie et de Mohamed : Un lieu convivial et chaleureux, un libraire attentif et disponible! c’est si rare et si précieux, un endroit comme celui-là!

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