Nous nous étions donnés rendez-vous au studio d’enregistrement Nuage 7 dans le Vieux Lyon, celui de Jean-Luc Briançon, avec qui Franck travaille. Franck est ingénieur du son et m’attend avec son sourire bon enfant habituel que je connais si bien, depuis 1994.

Franck a sollicité cette rencontre, c’est la première fois que la demande de « Tire moi le portrait » n’émane pas de moi. C’est un sentiment étrange et chez Franck, je l’ai vécu comme une urgence. Evidemment la pression est grande, surtout lorsqu’il s’agit d’un ami. La pression d’être à la hauteur bien sûr, de l’amitié et de la tâche confiée. Celle de répondre à la demande, puisque demande il y a !

Franck a besoin de défiler sa vie, il se raconte comme dans un livre, il déroule ses souvenirs, il a sans doute préparé cette entrevue, tout est fluide. J’entends des épisodes de sa vie que je ne connaissais pas, je me sens toute petite face à cette parole intime ; la puissance des confidences où chaque mot t’enfonce un peu plus dans ton fauteuil. Pourtant, qu’il fleure bon la convivialité ce studio et que nous sommes bien devant café et viennoiseries, entouré de consoles et d’instruments !

Franck et moi sommes depuis des années dans une relation d’amitié joyeuse, de ces relations potaches où le rire précède souvent la parole. La confiance et le flux de parole qui en découle sont impressionnants. Pas de fausse pudeur, Franck a besoin de livrer son vécu, son expérience. Il sait où il veut en venir. Nous rions beaucoup mais dès qu’il voit que j’enregistre il se transforme en professionnel et déroule le fil. Je le mets cependant rapidement en garde :

« Attention, ce n’est pas ton autoportrait Franck, c’est moi qui tire ton portrait, cela ne sera pas comme tu le veux ! »

Les règles du jeu sont fixées, il me donne la matière et j’essaierai d’en « tirer » quelque chose entre la biographie et le portrait d’un métier. La matière, j’en ai tellement que s’en suivront 3 années où je n’en ferai rien. Manque de temps devant l’ampleur de la tâche et crainte de ne pas répondre à sa demande… sûrement. J’espère qu’il ne m’en voudra pas, de tout ce temps qu’il m’a fallu pour reproduire tout ce qu’il m’a confié ce jour d’août 2014…Lui qui était dans l’urgence… J’ai cette conscience là mais je n’ai pas pu/su faire plus vite.

Les personnes que j’ai « portraitisées » jusque là, répondaient à une invitation et n’ont pas forcément eu beaucoup de temps de préparer notre échange. Franck, lui, sait ce qu’il va me confier et il a aussi une envie, un besoin : celui de remercier des personnes qui ont contribué à construire sa vie : des profs, des mentors, des hommes qu’il a admirés et qui ont su lui tendre la main ou lui donner des clés. Je ressens cela comme un hommage, pour toutes les personnes importantes qui ont croisé sa route. Un remerciement pour sa maman, sûrement, en premier lieu et pour ses filles, auxquelles il souhaite transmettre son histoire. L’importance de la passation, de la mémoire. Je perçois cette responsabilité et je vais prendre mon temps, pour être à la hauteur de cette confiance et pouvoir la retranscrire, ici. J’ai cette pression, celle de bien faire et celle d’être là, pour un ami de longue date.

La vie est souvent un assemblage de rencontres déterminantes.

« Il n’y a pas de hasard dans la vie » me répète souvent Franck…

Comment devient-on ingénieur du son quand on rêve d’être motard, conducteur de train, danseur étoile ou chanteur ?

« L’école n’a jamais été mon truc » ose me dire celui qui a raté son BAC d’un demi-point et qui est maintenant prof !

Si je voulais résumer le parcours de Franck l’idée serait la suivante : un événement n’est qu’un passage, vers autre chose. En cela rien n’est échec et tout est expérience. Tout est mouvement, rien n’est figé. Si ce n’est pas nous qui avançons, d’autres se chargeront de nous faire avancer, soit en nous tendant la main, soit en nous bottant les fesses !

La vie est cette succession de rencontres et de choix qui peut tenir au départ qu’à un demi-point d’un BAC échoué…
Franck à 18 ans doit prendre une décision. Au lieu du BTS informatique dans lequel il est accepté, il s’oriente vers une école privée formant aux métiers du spectacle : le GRIM EDIF à Villeurbanne (69).

En deux ans et moyennant une forte participation financière, il peut devenir technicien son et lumière, sur le papier !

Mais cet école coute chère et Franck n’a pas cet argent. Sa mère doit emprunter pour que son fils accède à son rêve. A ce moment, il comprend qu’il va falloir qu’il bosse et qu’il donne le meilleur pour être à la hauteur de cette confiance maternelle !

Pour la première fois, il rencontre des enseignants qui lui donnent le goût d’apprendre et lui communiquent une autre façon de prodiguer des cours. Alain Lamarche pour le son et surtout Pierre Mélé, professeur de machinerie de décor théâtral qui va le subjuguer et bouleverser sa vision de la vie. A son contact, Franck a un déclic sur sa manière de transmettre. Pour la première fois, il croit en l’enseignement et perçoit le métier derrière la pédagogie.

Deux autres hommes lui transmettent le goût de cette profession : Jean-Louis Berthet et Jean-Jacques Dialo, ingénieurs du son dans la société de production Tremplin Loco et professeurs au Grim.

A l’époque, il est possible de choisir d’être objecteur de conscience plutôt que d’effectuer son armée dans les rangs. C’est ce que fait Franck, pendant vingt mois chez Tremplin Loco, où nous nous sommes rencontrés.

Homme à tout faire, il aide le dirigeant Eric Beyendrian et ses associés dans leurs multiples rôles : production dans la musique, organisation de concerts, accueils d’artistes, tournées…

« J’ai vu énormément de choses dans mon parcours et côtoyé beaucoup d’artistes, connus et moins connus. J’ai surtout été entouré de gens compétents qui m’ont épaulé et fait confiance. J’ai eu beaucoup de chance. »

Franck garde de cette époque la nostalgie de ces années 90 où tout semblait encore possible, où il n’existait pas encore de frontières entre artistes et techniciens.

Parallèlement, il se teste au son au sein d’un petit groupe de rock de la scène lyonnaise qui squatte les locaux de Tremplin Loco et dont je suis le manager… Nous enchainons les concerts dans la région avec Franck au son. Nous avons droit à Seal et au bruit rose à chaque concert… il portait alors le doux surnom de TOP TOP !

Nous vivions musique et bouffions la vie du haut de notre vingtaine dans un éclat de rire quotidien. Savions-nous déjà que tout cela n’était pas très sérieux ?

Ces beaux moments, nous les avons partagés avec Thierry Rollet et Antonia de Tremplin que nous retrouvions tous les jours dans les locaux du 15 rue Louis Adam à Villeurbanne.

Et puis la société se spécialise dans le montage de gradins et Franck a une proposition d’emploi, au théâtre du Point du Jour à Lyon. Il passe le concours nécessaire au bout de deux mois d’essai et il y reste sept ans… Il apprend le métier de régisseur son au théâtre, à la lumière et à la vidéo, comme créateur son du metteur en scène Michel Raskine.

Deux métiers très différents et deux dénominations : régisseur ou même créateur son au théâtre et ingénieur du son pour la sonorisation en concert ou en studio.

« Ingénieur du son, pour moi, ça n’a plus aucune signification aujourd’hui. A une époque où tout le monde s’auto proclame ingénieur son, technicien son, régisseur son, au théâtre tu deviens créateur son.»

Franck se dit autodidacte, même s’il a appris la théorie dans une école, il se forme à ces métiers « sur le tas ».

« Un métier où il est impossible de tricher » me confiera-t-il « ça s’entend tout de suite ! »

Il faut avoir une excellente oreille, être patient, très patient… Au théâtre tu peux attendre pendant des journées durant les répétitions de chacun. Il faut être à l’écoute des autres, avoir un bon sens de l’observation et avoir confiance en soi.
« On dit toujours que les ingénieurs du son sont des musiciens frustrés, ce n’est pas entièrement faux ! »

 Franck me dit apprendre tout le temps, même de ses élèves, en regardant, en écoutant, dans ce métier qui évolue vite au rythme de la technologie.

Il a enseigné à l’ENSATT (Ecole Nationale Supérieur des Arts et Techniques du Théâtre).

Régisseur son et prof !

Un challenge pour celui qui a tant reçu au niveau pédagogique. Il veut être à la hauteur de ses élèves BAC+5 et dévore les livres. Il côtoie à la tête de l’ENSATT François Deffarges qu’il admire, jusqu’au départ de celui-ci pour Nexo.

Franck a toujours été très intègre avec un sens du devoir et de l’honnêteté hors du commun. Il n’a jamais oublié d’où il vient et à qui il le doit. Aussi, partir, quitter une « bonne situation » ne lui a jamais fait peur, même à son détriment, sa liberté avant tout !

« Tous les moments où j’aurais pu me fixer dans ma vie professionnelle, je suis parti. Je suis un sale gosse, j’ai toujours fait ce que j’avais envie de faire professionnellement parlant.»

Franck rencontre alors Pierre Jacquot, ingénieur du son de Maurane et Lara Fabian, au théâtre des Célestins. Il se lie d’amitié avec lui, un vrai «coup de foudre » amical réciproque. Les hasards de la vie… Les rencontres…

Pierre Jacquot, après quelques temps, lui demande de venir travailler avec lui dans son studio parisien. Un rêve se réalise pour Franck qui accepte illico.

« C’est l’année où j’ai le plus appris sur le son, la psychologie, la gestion de la pression, le rapport avec les artistes… J’ai appris ma valeur et la valeur des choses. Il m’a donné les clés de ma vie professionnelle mais aussi personnelle. Il m’a donné confiance en moi, m’a appris la vie.»

Franck rentre à Lyon et devient intermittent du spectacle pour des compagnies de théâtre, de danse mais aussi des artistes (Abigoba, Ralf Hartmann, Monkey Police, Ronan Siri, Julien Loko etc). Il travaille en collaboration au studio d’enregistrement Nuage 7 avec son ami et créateur du studio : Jean-Luc Briançon.

« Ce n’est pas qu’un collaborateur ; il est mon binôme en studio, m’apporte une vraie complémentarité et une confiance à toutes épreuves, en plus de son amitié. »

En parallèle, comme une pied de nez à la vie, il donne une seconde chance à l’informatique et monte son entreprise comme auto-entrepreneur : FMDIA (Formation Maintenance Dépannage Informatique Audiovisuel)

Franck propose de la formation aux particuliers en son et en informatique, ses deux passions depuis toujours. Il donne des cours à l’endroit où lui-même a commencé… Au Grim !

Il constate combien le travail du son a changé aujourd’hui. Une question fondamentale s’est alors posée à lui : « pour qui fait-on ce métier, pour qui travaille t-on ? ». Est-ce pour soi, pour se faire plaisir ou pour l’artiste ou la compagnie qui t’embauche ? » Franck en est arrivé à la conclusion que bien entendu il faut répondre à une demande, coller au projet et au souhait de l’employeur… Mais que le son, il le fait avant tout pour celui lui qui le reçoit, c’est à dire pour le public. Cela a changé son approche du métier. Son but désormais et de faire ressentir des émotions, de comprendre et d’échanger avec ceux qui viennent voir le spectacle. Sa vision du son a évolué. Ce n’est plus uniquement une maitrise des outils pour rendre l’effet escompté. Ce n’est plus seulement une question d’audition.

Franck pense que cette compréhension passe par celle de l’être humain, de sa psychologie, de sa physionomie et de l’organe principal récepteur : l’oreille.

Son domaine de prédilection devient la psycho-acoustique, soit le rapport entre la physionomie de l’oreille et ce qui est transmis au cerveau, ce que nous percevons à l’audition et la réalité de ce qui nous parvient. Cela regroupe l’acoustique, la physiologie de l’audition mais aussi les sciences cognitives et la psychologie.

Franck apprend, se perfectionne et se spécialise. Faire du son pour faire du son ne l’intéresse plus. Il fait du son pour que les gens soient contents, émus. Son but est que le son soit le vecteur de ces émotions.

Mais concrètement, comment travailler le son autrement ?

Franck sait trouver les mots justes, il est pédagogue dans l’âme. En quelques mots, à l’aide d’exemples concrets, il m’explique clairement cette nouvelle approche psychologique du son. Pour en arriver là, il faut évidemment bien maitriser tous les outils, la technique. En enseignant la psycho-acoustique, Franck retrouve enfin cet éclat dans les yeux qu’il avait devant ses maîtres quelques années auparavant. Il a trouvé ce qu’il cherchait dans le son, au-delà de la technique indispensable : le partage d’émotions.
Le son est un formidable vecteur sensoriel.

« Le son pour moi c’est de la peinture, les outils : ta palette. »

Plus besoin d’aller se coller vers la console de l’ingé son lors d’un concert, Franck crée un son pour le public, pour transmettre les émotions du spectacle, de l’artiste, à chacun, pour chacun, dans un lieu donné.

Il a évolué dans son métier et a vraiment l’impression d’avoir trouvé des clés, de compréhension mais aussi de transmission. Il est un homme de transmission. Dans un domaine aussi subjectif que le son, qui fait appel à notre constitution, à notre éducation, à notre culture, à notre mémoire, à nos souvenirs, à nos sensations, comment toucher le plus grand nombre, comment émouvoir ?

  • « Quelles sont les qualités pour exercer ce métier :
  • La patience, l’oreille musicale, être à l’écoute des autres, avoir les épaules solides, être positif, sociable, avoir confiance en soi et une grande capacité d’observation
  • As-tu encore des rêves ?
  • Travailler avec le cirque du soleil
  • Pourquoi fais-tu ce métier ?
  • Pour les rencontres et le sensoriel
  • Une journée type ?
  • Jamais !
  • Ce que tu préfères ?
  • Le live, one shot !
  • Le pire ?
  • L’ennui !
  • Une peur ?
  • Perdre l’audition, il faut s’entretenir, se préserver et être à l’écoute pour savoir s’arrêter au bon moment, avant la descente…
  • Chaque ingénieur du son à un style, quel est le tien ?
  • J’ai un surnom qui en dit long : « Francky reverb », un clin d’œil à George Michael ?! »

Au final, Franck m’aura amené où il l’a souhaité et je ne peux que tenter de retranscrire ici ce qu’il m’a livré, cette parole et cette expérience, qu’il a voulu transmettre. Et puis rajouter, que partir de rien mène aussi bien loin, pour peu qu’on se batte pour ce que l’on veut…

Aujourd’hui Franck est un homme heureux, entre son statut d’auto-entrepreneur et d’intermittent du spectacle, entre informatique et ingénieur du son. Transmettre, partager, Franck a la chance d’avoir un métier qui lui correspond, à un demi-point près !

« Je fais un métier qui me procure des frissons, quoi de mieux ?!».

Une vingtaine d’années d’amitié plus tard…

 

Lien vers FMDIA : Formation Maintenance Dépannage Informatique Audiovisuel

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