Fabienne Chemin, tritureuse d’images

« Tritureuse d’images…graphiste, photographe, dessineuse, peinturlureuse, imagineuse »

Nous avions fixé rendez-vous des semaines auparavant. Je connaissais Fabienne, sa pudeur. Il faudrait l’apprivoiser, lui laisser ce temps. La forcer un peu aussi, à ouvrir, non pas son atelier où j’avais déjà été conviée, mais la porte de son histoire, afin de retranscrire un pan de son parcours artistique et professionnel. On ne devient pas « graphiste, photographe, dessineuse, peintulureuse et imagineuse » par hasard ! Ces rencontres tissent de l’intime et je savais déjà que celle-ci serait forte en émotions, mais j’étais loin du compte. Son atelier reste fermé l’hiver, Fabienne préfèrant travailler alors le dessin chez elle au chaud et ne se remettre à la peinture qu’avec les beaux jours. L’hiver est sa saison préférée, là où tout couve et où elle retrouve ses crayons, base de son travail. Aujourd’hui c’est l’été. Fabienne est en retard sur son programme. Elle voulait que tout soit impeccable pour notre entretien, rendre à ce lieu son esprit créatif, lui refaire une beauté après ces longs mois d’hibernation. Mais Fabienne semble constamment rattrapée par le temps. Ses journées de lui suffisent pas. Elle aimerait happer l’instant présent artistiquement et humainement. Pour ça, ses outils sont multiples : appareil photo, crayons, pinceaux, ordinateur, papier et sourire… Son atelier est en pleine nature. L’ombre des grands marronniers plane devant la fenêtre et délivre une douce lumière. Des hirondelles sillonnent le ciel tandis qu’une chouette nous interpelle. Saisir ces moments, contempler ce monde qui nous entoure, savoir tendre ses sens envers tout ce qui nous nourrit. Nous nous regardons, nous nous comprenons. Je la regarde observer, j’écoute tout ce qu’elle ne me dira pas.

« Aimer les saisons pour leur différence, y puiser mes émotions, vivre avec cette divine nature.»

Nous parlons la même langue, elle me raconte la terre, sa force créatrice. Nous n’avons pas encore mis un pied dans l’atelier. Nous profitons du soleil, tous nos sens à l’affut . Nous resteront ainsi des heures, à parler, profiter, échanger, partager. Et nous soumettre au temps.

Chaque moment qu’on souhaiterait retenir. Et puis ces couchers de soleil qui nous rappellent chaque soir quelle est notre place ici bas. La fragilité de la vie, son évanescence. Fascinée par cette temporalité, Fabienne aspire à suspendre ce présent unique, à l’immortaliser. L’éphémère devient poésie et force créatrice. C’est pourquoi elle est de plus en plus attirée par le LandArt : installation artistique éphémère en milieu naturel. Cela fait partie de ses projets en stand by, comme suspendus à un fil. Car des projets, Fabienne en a à foison, mais le temps lui manque.

« Suspendre ce temps, c’est prendre des photos. »

La photo, elle a baigné dedans dès l’enfance en accompagnant son père passionné de diapos. Dans son regard de petite fille ces vignettes se métamorphosaient en images géantes sur l’écran blanc. Instant magique. On ajoute un grand père féru de dessin, de longues ballades familiales aux magnifiques alentours d’Annecy et les deux soeurs choisiront d’être artistes. Dès le lycée, Fabienne créera des installations en plein air et la seule solution pour les immortaliser était de les photographier.

Elle se contente rarement du réel, elle aime « l’arranger », le faire sien, installer des miroirs, créer des jeux d’ombres, gratter des négatifs. Pas une photo n’échappe à son « triturage » à l’aide de filtres ou à grand coups de photoshop, elle retravaille chaque cliché. La photo est un outil pour capturer une œuvre ou, inversement, partir d’une image pour en créer une autre.

« Déformer la réalité est une volonté de la magnifier, de la poétiser. Lui conférer une part de magie, la reconstruire autrement avec mon imagination. C’est donner plus d’options à la vie. Reproduire le réel ne m’intéresse pas, j’aime imaginer, créer un nouvel univers qui me ressemble.»

Elle aime se définir de « tritureuse » d’images. Son champ d’action : l’imaginaire. Ses outils : tout ce dont elle dispose avec une prédilection pour crayons et papier, toujours à portée de main. Ce papier, elle le colle même parfois sur des toiles pour donner de la matière ou du volume. Après un Diplôme Supérieur d’Arts Appliqués constitué d’un BTS en 2 ans et de 2 ans supplémentaires comme créateur et concepteur textile, Fabienne enchainera avec un premier poste en photogravure. S’ajouteront 3 années d’expérience en gravure et 3 autres spécialisées dans le graphisme textile numérique.

Son expérience de graphiste textile lui procure régulièrement un emploi qui lui plait beaucoup car il associe son sens esthétique à la technique. Des postes précaires malgré tout. Des remplacements qui laissent Fabienne dépitée chaque fois qu’elle doit quitter une équipe et un travail qui l’épanouissaient. Cependant, cela lui permet aussi d’assouvir ses différentes passions.

« Tu as des idées plein la tête et pas toujours le temps de les réaliser… – Oui, cela est frustrant car une vie ne suffira pas à montrer tout ce qu’on a à l’intérieur. L’imagination et l’inspiration sont sans fin. J’aime beaucoup le travail sur les séries. Je pars souvent d’un geste créatif au hasard pour engendrer une série. J’aime ce côté récurrent, ce potentiel infini, la déclinaison des possibles qu’offre la sérialité. J’aime ce lien avec le temps, les choses qui se répercutent, la durée. Un travail en série n’est jamais terminé, toujours en suspens. Je tends vers cet infini, ce temps en suspension… »

Nous sommes dans l’atelier. Fabienne me sourit, éclate d’un rire clair et sonore, tourne un peu dans son élément les bras levés comme pour me dire « bienvenue dans mon univers » avant de prendre place devant des papiers et des crayons et improviser pour moi quelques dessins de sa série « j’envisage ». Toujours avec son regard doux et bienveillant auquel je suis si attachée, au point de lui prêter moi aussi ce jour là mon visage à photographier pour ce blog.

Nous nous sommes tirées le portrait et je ne sais, de nous deux, laquelle a été la plus émue.


Un des auteurs préférés de Fabienne a écrit :

« Ce qu’on sait de quelqu’un empêche de le connaître. »

Christian Bobin, « Le Très-Bas ».


Son Blog

Sa page Facebook.LAFABE.

Prochaine expo : Janvier 2015 au Karavan théâtre à Chassieu

Plus de photos : ICI

6 thoughts on “Fabienne Chemin, tritureuse d’images

  1. Avec tous mes remerciements pour ce super article

  2. CushmoK dit :

    merci pour ce très bel article d’une dame que je suis mais ne connaissais pas….

  3. laufellot dit :

    un grand Bravo à Sophie pour ce portrait hautement mis en verbes et couleurs ! les mots sont justes quand on connait l’artiste et on plonge dans l’univers de Fabienne, à vouloir tout voir, tout enregistrer et justement tout connaitre…pour ceux qui ne connaissent pas son « travail » inlassablement en reflet et en constante écoute du plus minuscule des mondes que l’on ne voit pas.
    Bravo Fabienne, bravo Sophie. comme c’est l’été « chapeau bas »

  4. Anne dit :

    Merci pour ce beau voyage, émouvant et généreux, dans le monde de Fabienne Chemin. Quelques escales entraperçues, une trame légère, c’est bien, le mystère demeure malgré tout, pudique et solaire.

  5. rubens dit :

    OH la belle artiste, Fabienne à ouvert son coeur, son âme .
    Excellent reportage, peut on le nommer comme cela ?
    Ce fut un réel plaisir de lire et de visionner les photos.
    Bravo Sophie.

    Joelle

  6. dalichoux catherine dit :

    très beau papier sur une belle artiste.
    a bientôt pour le vernissage.

    catherine

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